LE PROJET DE SOI

lambert wilson

( Lambert Wilson - Photo trouvée sur le site de Tendances de mode - )


(Petit son moite des familles, ça faisait longtemps ... )


J'avais envie d'aborder un concept très intéressant que j'ai découvert cette année en bossant sur mon mémoire.
Vous savez que j'ai repris mes études et suis en pleine écriture de mémoire -  précisément, je travaille sur l'influence des émotions sur les apprentissages - et en bossant sur tout un tas de trucs à côté -même à la fac je suis la reine des digressions et me retrouve toujours à vouloir mettre une autre référence alors que c'est pas le propos (je recherche une manière de caler un petit Buffy Summers dans ma partie 1 ou 2 mais je vais arrêter de me mentir, ça va être grave tendu) -  je tombe sur des articles qui traitent de l'identité et notamment de l'identité et son évolution pour les personnes entrant en formation...
Et ça a révélé tout un pan de ma psyché qui m'était inconnue...

Je vous raconte... mais je préviens, y'a plein d'étapes... Sinon c'est flou et on comprend rien...


A. 2001. Le vertige du choix

Je ne vis pas une période super. Je sais pas trop où je vais, j'arrive à un âge où les gens semblent attendre de moi que je me positionne, que je sache où je vais, bref que je me comporte comme une adulte. Mais moi ce truc d'adulte, je le sens pas trop.
Je me sens grosso modo aussi mature qu'une fille de quatrième et faire des choix sensés déterminer toute ma vie, je trouve ça très légèrement (mais alors vraiment légèrement) anxiogène. Et c'est là que tout commence à bloquer...

En 2001, j'ai 22 ans, ce qui semble être l'âge, pour la société, d'être "à sa place".
Fini les tolérances, le temps des approximations devrait être terminé, mais perso, je me sens pas méga prête...
C'est pas "FAIRE" que je ne veux pas, mon problème c'est que je sais pas ce que je DOIS faire, mais je suis sûre que si on me dit quoi fait, cela réglera ma vie (ouais je suis docile).

Ce que j'aimerais, c'est qu'on me dise la direction à prendre, le truc que je ne veux pas avoir à faire,  c'est un choix. Y'a trop de possibilités, alors j'ai tout le temps peur de faire le mauvais, j'ai pas envie de prendre cette responsabilité là. (Ce truc de choix m'a longtemps paralysée).

Donc, je vais voir une psy, et je lui raconte comment ça serait vraiment super qu'une entité extérieure prenne les commandes de ma vie que je la laisserais faire sans la moindre hésitaition.
Je lui raconte que je suis tellement paumée, que je sais tellement pas ce qu'il FAUDRAIT que je fasse, que je suis prête à toutes les docilités, à tous les protocoles les plus cadrés, bref, à ce que quelqu'un décide pour moi.

Ma psy me dit "Mais vous êtes vraiment sûre de vouloir que quelqu'un décide pour vous ? "

Moi : " Bien sûr, je suis tellement à la ramasse  que l'autre saura toujours mieux que moi ..."

Psy "Vous êtes sûre de ça ? "

J'acquiesce ... Je suis sûre... Il se trouve que je sais que ce truc c'est comme faire pipi, personne peut vraiment le faire à ma place ... Mais à l'idée d'être à a barre de mes choix je le sens pas : ma vie sera forcément une succession d'errances à force de ne pas savoir choisir".

Spoiler : Ca a été le cas ... A force de ne pas savoir décider, ça a été comme qui dirait ... Aléatoire ...


B. Rentrée 2017 . Plus complexe que prévu 

J'entame ma deuxième année de Master. On doit présenter à nos profs les "idées" (ou esquisses de brouillon d'idées) qu'on a pour écrire notre mémoire.
J'en ai quelques une pour ma recherche (je me la raconte pas, ça s'appelle comme ça) et les présente à mes profs.
Ils trouvent l'idée relativement intéressante mais tiltent un peu sur le contexte de recherche...
Mon prof (l'équivalent de mon prof principal si j'étais au collège) me dit "ouais ton contexte Marie, ça fait pas très sérieux ... Et c'est dommage parce que si ton travail est de qualité mais que le contexte fait pas sérieux ça le fera pas " (1).

Je me dis qu'il sait mieux que moi et même si je dois renoncer à MON projet initial, je le fais a priori, sans faire beaucoup d'effort. Il est l'expert, et je vous ai parlé de ma docilité, donc s'il le dit, ok, je le crois. Il doit savoir ce qui est mieux pour moi.

Donc petit à petit, le mémoire que j'avais anticipé dans ma tête, je l'abandonne pour aller dans une autre direction. Une autre direction qu'une "autorité intellectuelle" pensait plus pertinente pour moi.
Il se trouve que l'idée de mon prof j'aurais pu l'écouter, la respecter mais pour autant défendre mon projet initial, et pourquoi pas suivre mon intuition. Mais non, suivre mon intuition c'est pas comme si c'était quelque chose que je faisais spontanément, faut avoir fondamentalement confiance en soi et en son jugement pour ce genre de chose et vous savez que de mon côté, ça fluctue.
Donc début d'année, je me retrouve à bosser sur mon mémoire dont je n'ai délibérément pas choisi le thème et le terrain de recherche.

Je l'entame donc en faisant des compromis ... Le pire c'est que personne ne m'a réellement rien imposé, on m'a suggéré,et moi, j'ai extrapolé.

J'ai pris des conseils comme des injonctions, alors qu'ils n'étaient que des conseils ... La suite m'a éclairée sur ce qui s'est passé durant cette rentrée et durant ce qui s'est passé une bonne partie de ma vie.


Courant 2017 et 2018 : tension 
Mon année file mais, contrairement à la précédente, quelque chose ne tourne pas aussi rond dans mon esprit. Je me sens en inconfort avec mon projet de mémoire, je n'arrive pas à bosser à la hauteur de ce que j'aimerais. Un peu comme si je m'en foutais. Je fais les choses méthodiquement, dans le rythme exigé par la fac, mais régulièrement je me demande ce que je fous là ! J'ai pas envie de m'y mettre franchement. C'est étrange, l'enthousiasme vécu l'année précédente semble loin derrière moi.
Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe ... Le seul truc que je comprends c'est que ce mémoire me soule et ne m'intéresse pas ...

C. Le projet de Soi . KADDOURI

En préparant un devoir (rien à voir avec le mémoire donc) je tombe sur le texte d'un chercheur très célèbre - dans le milieu de la formation pour adultes, autant dire c'est pas Beyoncé non plus (mais pour moi un peu quand même) - Mokhtar Kaddouri.
Son article, Le projet de soi entre assignation et authenticité, (que je vous link ici pour les plus curieux : Article de Kaddouri ) - a donné un éclairage nouveau à la situation que je vivais (et à plein d'autres d'ailleurs).

Bon là, ça va être un peu technique - encore que - mais je vous jure le jeu en vaut la chandelle  (Marie aka la reine du teasing) :

Kaddouri définit le Soi de la manière suivante :

- Le Soi est une composante de l'identité et il est la somme du  "Je" et du  "Moi"
("Je" + "Moi" = Soi)

- La particularité du Je, c'est qu'il lutte pour construire un projet de soi conforme à ses aspirations identitaires (typiquement ce que j'ai vraiment envie de faire).

- Quant au Moi, lui cherche à se conformer et à intérioriser, en lui, le projet d'autrui.

Vous sentez venir le truc ?

Le Soi est donc confronté à deux orientations identitaires :

- Une orientation identitaire du sujet qui, dans une épreuve relationnelle, se bagarre pour construire son propre Soi (autant dire, Le projet de soi pour soi). Typiquement, le sujet de mémoire que j'avais choisi, celui que je voulais faire.

- Une orientation identitaire d'autrui qui dit au sujet ce qu'il doit être et les conduites qu'on attend de lui (Le projet de soi pour autrui). Mon prof qui me donne son avis quant au sujet du mémoire en m'indiquant, qu'institutionnellement (il en est le représentant à mes yeux) le choix que je m'apprête à faire n'est pas le plus pertinent.


« Dans la construction de Soi, le sujet est confronté à une double tension. La première résulte de la confrontation entre deux orientations identitaires. Celle du sujet lui-même qui dans une épreuve relationnelle avec l'autre se bagarre pour construire son projet de soi sur soi. Celle qui tente de lui assigner ce qu'il doit être pour se conformer au projet d'autrui sur son soi. La deuxième tension est une conséquence de la première elle est attisée par les liens d'interdépendance socio-affective et les rapports de pouvoir qui opposent le sujet et l'autrui dans le combat pour l'authenticité de la construction en questionIl s'agit de la détermination de la place et du rôle que prend le sujet dans la définition des contours et de l'orientation du devenir de son « Soi ». »

Kaddouri 
Conclusion

Bon maintenant que je vous ai parlé des travaux de Kaddouri sur les tensions identitaires d'un individu en formation, vous vous doutez bien de ce que je vais vous dire.

Cette tension interne a émergé dans un contexte spécifique.
Mon mémoire est né d'une négociation entre le Je et le Moi.
Le  Moi a plutôt gagné la bataille. Initialement, ce mémoire, je ne l'ai pas fait directement pour moi, parce qu'il allait dans le sens de mes intérêts et de mes goûts, il n'est donc pas un projet de soi pour soi.

Le plus marrant dans cette histoire, c'est que personne ne m'a forcée à rien, je jure, j'ai construit ce sujet et ce contexte de mémoire autour d'injonctions d'autrui que je pensais réelles mais qui n'étaient que des projections de mon esprit. Au bout du compte, mon prof, qui a tendance à être un peu lunaire, aurait oublié ce qu'il m'avait dit et j'aurais pu aller au bout de mon désir si je l'avais vraiment voulu. Mais non, ce n'est pas ce que j'ai fait.
Quelqu'un - ou la projection de quelqu'un qui fait figure d'autorité - a choisi pour moi, exactement comme ce que j'avais toujours voulu toute ma vie.
Je m'étais imaginée que ça règlerait quantité de problématiques et de doutes, mais force est de constater que ça ne s'est pas du tout passé comme ça. Il y'a eu lutte.

Quelque chose en moi cohabite avec l'angoisse de faire un mauvais choix et avec cette docilité intellectuelle qui me fait penser que je suis moins bien placée qu'un autre pour savoir ce qui est bon pour moi et cette chose s'est manifestée d'une étrange manière : en se vexant, en se braquant, en m'empêchant de travailler. Le Je est une quelque chose de susceptible dans lequel se trouve nos aspirations et, il est d'une certaine manière, bien moins docile que ce que je m'étais imaginée. Il a son mot à dire, il ne se laisse pas faire. Dans une certaine mesure, j'ai trouvé ça rassurant, ça donne l'impression d'une existence pleine, en dehors du regard d'autrui. Et finalement c'est assez beau cette chose qui ne se laisse pas faire.

C'est intéressant de constater que, malgré tout, le Projet de soi pour soi a des stratégies pour nous faire comprendre ce qu'il (on) veut vraiment tout au fond de nous.

Alors réponse tardive à ma psy en 2001 :

"Non, effectivement, je ne souhaite pas que quelqu'un décide à ma place ... En tous cas y'a une partie de moi qui n'est pas du tout tranquille avec cette idée et qui ruine toutes mes velléités de docilité ! "

Thug Life ;-)


Je vous embrasse à très vite 


 (1) Ouais je vais me mettre au notes de bas de page : Je pars en vacances avec ma mère depuis des années en club de vacances ... Et j'aime pas trop ça, mais que voulez-vous, ça lui fait plaisir ... Donc là bas, je passe mon temps à râler un peu (faire plaisir en faisant payer ... je sais ça craint) mais il y'a un truc que j'aime bien (et qui a à voir avec l'enfance) c'est les spectacles de animateurs (ne me juge pas ... Non ne me juge pas ...), j'ai une certaine fascination pour leurs gigotements et danse. Et plutôt que d'avoir eu le sentiment de n'y avoir rien appris, j'ai envie de comprendre les spécificités d'apprentissage de ces animateurs là ... Voilà, c'était exactement ce que je voulais faire ! Histoire de sublimer l'expérience  ;-) 

9 commentaires

Cécile a dit…

Coucou Marie,
C'est hyper intéressant cette histoire de tension entre le je et le moi, en fait en te relisant j'ai repensé à des posts que tu avais écris sur cette façon de vouloir à force de volonté te "discipliner" comme avec le running et pour la nourriture aussi. C'était déjà fort cette volonté, j'aime beaucoup ta découverte et j'espère que ça aide à apprendre à considérer ces 2 parties de nous-mêmes pour essayer de trouver un point d'équilibre pour les deux et rendre la vie plus douce ;-)
Bises

Marinette a dit…

Je suis bien contente que tu aies décidé de continuer à écrire, si c'est pour nous écrire des chouettes textes comme celui-là. Je ne sais pas pourquoi le travail d'introspection des autres me fascine autant (enfin si, sûrement parce que ça fait toujours écho à notre propre travail), mais c'est passionnant.

Sophie MC a dit…

Coucou Marie,
Longtemps que je n'ai commenté, me contentant de te lire, avec le même plaisir toujours...
Une réflexion après ce post : tu as souvent évoqué ta difficulté à aboutir un projet d'écriture, les obstacles que tu devais surmonter lorsque l'envie t'en prenait.
Du coup je fais le rapprochement : n'est-ce pas une fois de plus un moyen, plus ou moins conscient, que tu as trouvé de ne pas aller au bout d'une démarche personnelle ? T'en remettre au jugement d'un tiers soi disant plus éclairé, pour aller vers quelque chose qui ne te correspond pas, dont tu ne veux pas, mais qui t'évite de te confronter à ce qui a de l'importance pour toi, rien que pour toi. Ce qui ne serait pas juste un problème de méfiance envers son propre jugement, mais aussi de l'ordre de l'évitement.
J'espère que tu ne m'en voudras pas d'analyser ainsi ce que tu racontes, je me trompe peut être mais c'est ce qui m'a traversé l'esprit en te lisant.
Je t'embrasse
Sophie

Sophie MC a dit…

Je précise que mon commentaire n'est nullement un jugement mais une réflexion : je m'interroge souvent sur cette capacité ou tendance que nous avons, de nous inventer des obstacles imaginaires pour ne pas aller vers ce qui nous importe réellement, profondément.
Chez moi elle est motivée par la peur, une certaine forme de lâcheté aussi...

Emilie a dit…

J'ai l'impression de lire ma vie ! Je suis en perpétuelle bataille intérieure, sauf que je ne sais toujours pas ce que veux mon Je.... mais merci pour l'éclairage!

Sarah a dit…

Marie, comme je le disais dans un commentaire sur un post précédent.
Merci ! J'ai 25 ans et je suis dans cet âge que tu décris au début, je ne sais pas prendre de décisions, je suis hésitante pour tout ( même des trucs bidon du quotidien ), et j'ai l'impression de stagner. Je me laisse facilement guidé par la peur.( Note qu'à force de parler avec des personnes autour de moi, je crois que cette période de la vie est tout sauf celle de l'assurance).

Pouvoir trouver une telle réflexion est super réconfortant. Et très formateur :)

mirabelle a dit…

ton analyse fait écho...
ton expérience
cette idée que "les autres savent mieux que moi", je m'y reconnais...
je lis un livre en ce moment, dont on a pas mal parlé (je veux dire j'ai vu des images sur l'instagramme) "la confiance en soi", et j'y trouve des pistes
oser se faire confiance, sortir de sa zone de confort, y revenir, élargir cette zone, revenir, repartir... j'en causerai peut être sur mon blogue, aussi...
merci de tes textes, merci encore !

cash cash a dit…

La vérité, Marie, c'est que t'as tellement la trouille de te planter !!! Comme nous tous, soit dit en passant...
Après, il s'agit de dealer avec son ambition: perso, j'ai l'ambition d'écrire un livre depuis toujours et tant que je le fais pas, je ressens de l'amertume et de la frustration. Chaque jour que Dieu fait, omg.

Tu analyses parfaitement ta situation (tu es tellement intelligente, ma belle ^^): tu places l'autorité suprême en dehors de toi-même et tu admets que c'est une grave erreur. Faut pas déconner avec ça, Marie. Je vais forcer le trait, mais sans cette prise de conscience salvatrice, tu aurais tout simplement perdu un an de ta vie...

D'un point de vue psy, tout cela ressemble à une situation bloquée par un surmoi hypertrophié. Le surmoi est cette partie de notre inconscient qui nous rappelle la loi; c'est grâce à lui que nous parvenons à maîtriser nos pulsions agressives et à ne pas taper le type qui nous double dans la queue, par exemple. Donc il est utile, tant qu'il reste à sa place.
Mais un enfant qui grandit sans une reconnaissance affective suffisante de ses deux parents (papa ET maman) peut développer à l'âge adulte un surmoi plus ou moins tyrannique qui lui répétera en boucle dans sa tête qu'il n'est pas à la hauteur.
Or il me semble clair que c'est ton cas : ton surmoi te tyrannises, chérie !!! Il te dit déjà que t'es moche et grosse (lu sur le blog), mais là il est en train de te tendre des pièges pour que tu PLANTES ton mémoire et alors, preuve sera faite que tu es aussi stupide ! (alors que t'es brillante en plus d'être jolie comme un coeur, merde, tout le monde le sait)...

Mais ton surmoi est plus fort que toi, à ton insu il se projette même sur ton prof (ce père idéal) et ta tête se vide, tu n'as plus de substance, tu deviens comme un pantin au bout de ses fils...

La bonne nouvelle, c'est que maintenant tu as vu clair dans ton propre jeu (haha) et que tu vas prendre la ferme décision de ne plus gaspiller ton énergie pour t'auto-saboter.

En plus, ton projet initial, Marie, (que tu n'oses écrire qu'en minuscules caractères à la fin de ton billet), et ben moi je le trouve tout simplement génial: très intéressant et super innovant, et pas déjà entendu mille fois... Donc, c'est ce que j'appelle un projet qui a des qualités et que tu es parfaitement capable de défendre devant ton prof. T'es pleine de doutes, mais pleine de forces, aussi. On te connais ;)

Merci pour le partage. Bisouxx à tous !

Gaëlle a dit…

Ben çà alors!!! Je te lis depuis pffff.... et j’apprends aujourd’hui qu’on travaille sur le même thème : les émotions dans l’apprentissage!!!... vraiment très curieuse de lire ton mémoire :):)

Fourni par Blogger.