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9.6.16

DECONSTRUCTION DES TRUCS TENACES: LES "BONNES" ET LES "MAUVAISES" PERSONNES

ezra petronio

Photo de Ezra Petronio


 Bonjour à toutes et à tous, j'espère que vous allez bien.

Il y a quelques semaines de cela, j'ai écrit un billet où j'essayais de déconstruire l'idée que la peur de réussir pouvait exister et que même si elle ne va forcément de soi, elle n'en est pas pour autant un non-sens. 

Aujourd'hui je voulais réfléchir avec vous aux notions de "bien " et de "mal", de ce que l'on dit des autres et de ce que l'on dit de soi, de cette tenace habitude qu'on a de penser que être bon (ou mauvais) est dénué de contexte, qu'il ne serait qu'une caractéristique voire un trait de personnalité.
Certains seraient de bonnes personnes, d'autres de mauvaises.

Les gens appartiennent-ils à la catégorie des gentils ou des méchants?

Je discutais avec une de mes amies.
Après un long passage à vide, l'impression d'avoir fait les mauvais choix et de s'être mal comportée, elle venait enfin de comprendre qu'elle avait agi de cette manière (i.e. mal, en ayant fait de la peine à certains) alors qu'elle était une bonne personne.
Elle n'avait pas agi mais bien réagi.
Dans son postulat c'était très clair, elle est du bon côté, ça n'était pas à remettre en question, si elle avait mal agi, ça ne disait rien de son fond, c'était indépendant de sa volonté qui elle était bonne (i.e. gentille).
Elle était dans le camp des "good girls" (présupposant, donc, qu'il existe des gens mauvais pourris jusqu'à la moelle).

Sur le moment, je n'ai rien dit.
Sa réaction était adaptée à ce qu'elle traversait et c'était pas la peine d'insister sur le caractère un peu "facile" de sa réflexion, mais je ne pouvais pas m'empêcher de penser que le monde ne pouvait pas se distinguer aussi facilement (on en a depuis largement échangé là-dessus elle et moi).

"Le drame de cette vie mon cher Octave, c'est que tout le monde a ses raisons"


La règle du jeu, Renoir

J'ai eu envie d'écrire un billet là-dessus parce que j'ai le sentiment que ce système de pensée, s'envisager comme une bonne personne envers et contre tous est, en plus d'être limité intellectuellement, la meilleure manière de ne jamais rien remettre en question et d'envisager les choses sous l'angle le plus manichéen qui soit (et donc, de stagner d'une certaine manière).

A la fac, j'avais un cours de rhétorique.
J'adorais ça.
On s'était focalisé sur deux oeuvres (Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos qui est un modèle du genre et le Caligula de Camus) + les discours politiques révolutionnaires. L'objet de ce cours étant de lister les principaux arguments et les figures de rhétorique qui servent ces mêmes arguments.

C'est vraiment passionnant, on n'entend plus les discours politique de la même manière, on a tout de suite plus de matière que le fameux "langue de bois" qu'on ressort à chaque fois quand on ne sait pas quoi dire.

Bref, y a un argument très célèbre en rhétorique qui s'appelle ad hominem (à la personne) et qui s'oppose à l'ad rem (sur les faits).

Sommairement l'ad hominem c'est argumenter en se rappelant qu'une personne présupposée mauvaise, si elle mène une action qu'on pourrait qualifier de bonne, ne peut le faire qu'à mauvais escient.
L'inverse étant également vrai. Une "bonne" personne qui agit mal ne peut le faire qu'à son corps défendant ou parce que les résultats de l'action étant finalement pires que présupposés.

Exemple d'ad hominem trouvé sur Wikipedia: "« Comment peut-on lire ce que Jean-Jacques Rousseau peut écrire sur l'éducation des enfants alors qu'il a abandonné les siens ? »

C'est un raccourci qui tente de discréditer la réflexion (ou l'action) de l'autre en rappelant des événements qu'on a souvent tendance, d'ailleurs, à caricaturer. 
C'est un argument qui essaie de rendre valable ou non-valable la qualité d'une action en se basant sut un postulat initial sur lequel on ne revient jamais. Ex: "je suis une bonne personne, ce n'est pas à discuter, le sens de mes actions est donc à chercher ailleurs que dans ma "moralité" ". 

Quoi se reprocher ou se voir reprocher si on se présente (parfois même en le pensant) du bon côté des choses? 

Evidement, vous vous doutez bien que je trouve que intellectuellement c'est limité d'abord parce que c'est binaire et que dans le fond, les gens sont juste des gens. Ils agissent bien, d'autres fois mal, ils font preuve de gentillesse et d'autre fois de méchanceté, un humain alterne, il n'est pas fait d'un bloc. 

L'idée n'étant pas de dire que c'est comme ça et que nous sommes tous des médiocres, mais simplement comprendre que nous pensons et agissons sous notre prisme spécifique. Le monde étant vu avec nos propres yeux et notre propre expérience, nous connaissons nos motivations, nos histoires, nos drames, nous savons pourquoi nous agissons de telle ou telle manière même si cela est parfois mal perçu par l'autre. 
Nous voyons dans nos motivations tout le bien qui existe. 
Et jamais, nous n'y voyons une méchanceté pure, un volonté de nuire. 

Mais nous ne sommes pas l'autre, nous ne connaissons pas les motivations et les antécédents du dit méchant, le voir comme un hostile dénué d'intérêt propre, c'est juste simplifier le monde et ne pas lui accorder le bénéfice du doute que nous sommes si prompts à nous attribuer.

Se mettre du bon côté, l'autre étant invariablement un salaud de première est la meilleure manière de ne jamais s'interroger sur soi. Interrogation qui conduira invariable vers une plus grande ambiguïté, une perception plus modérée de soi, quelque chose de profondément ambivalent avec lequel nous risquons d'être nettement plus inconfortable. 

Je suis parfois gentille, d'autres fois non. 
Je suis juste, d'autre fois d'une mauvaise foi confondante. 
Agréable certains jours, d'autres imbuvable. 
Mes motivations peuvent être nulles, malveillantes parfois même j'ai envie de nuire. Je ne passe pas forcément à l'acte mais ça me traverse l'esprit, l'autre m'est hostile. 
Je suis sombre parfois, je n'en suis pas fière, ne m'en contente pas, mais c'est pas parce que ça arrangerait bien mes affaires que je trouve que je suis une bonne personne que je dois à tout prix défendre mes intentions et ma supposée "gentillesse". 
Alors me considère-je comme une bonne personne? 
C'est variable et c'est variable aussi chez la plupart des gens, non? Est-ce que c'est important de simplifier sa propre personnalité et ses intentions pour s'optimiser? 

Non, je pense qu'au contraire sortir de l'illusion de sa propre moralité et de sa propre gentillesse permanente, est une bonne chose. Déjà c'est plus juste ce qui est un excellent début. 

Les gens sont juste des gens. 
Et je (ou toi c'est pareil, non?) ne suis ni pire ni meilleure qu'eux. 

Bisous à très vite. 






11 commentaires

petitprunier a dit…

les actes monstrueux ne sont pas l apanage des monstres...

j espere que tu vas bien biche

je t embrasse

Julia Montauk a dit…

Salut Marie,
Encore une fois, ton texte est au coeur de mes réflexions, et d'un petit texte /billet que j'écris en ce moment, pour moi.
Chouette ! Julie

Anonyme a dit…

A lire en plus pour poursuivre la réflexion: Généalogie de la morale, Nietzsche (et non ne pas avoir peur!)

Bisous

Lobe a dit…

j'ai rien de théoriquement pertinent à ajouter, mais vite tout de même voyons que qui sort si je regarde mon nombril et son aspect méchant.

Je pense/crois/tiens pour acquis que les fois où je suis mauvaise vis-à-vis des autres, c'est quand j'estime qu'ils méritent pas mes efforts, ou bien que je suis fatiguée. Bim! pile ce que tu dis: jamais ma faute. Jamais moi vraiment; l'irruption du 'mal' vient soit d'un défaut de la part d'autrui, soit d'un état transitoire qui se surimpose au mien propre (mon naturel optimalement bon) et le dérègle...

Tiens, une illustration lue un peu plus tôt sous un article du Monde (sur l'augmentation du crime environnemental);

"c'est insupportable ! Si nous ne changeons pas radicalement l'enseignement, le respect des autres êtres vivants, si nous ne boycottons pas les pays trafiquants, hé bien que voulez-vous qu'on dise : tout sera détruit car l'homme ne peut pas s'arrêter de détruire, il est devenu un monstre ; c'est tout."

C'est le monstre qui fait le mal, pas l'homme.

Merci, ça fait du bien de se secouer le cerveau sur les raccourcis qu'on se crée pour éviter de se percevoir moins droit.

Elea a dit…

Je ne suis pas une bonne personne, je suis quelqu'un qui essaie de l'être et qui parfois échoue. Je vois ça comme un cheminement éternel, il faut vouloir être quelqu'un de bien mais ne pas croire qu'on est arrivés. Ca s'applique à beaucoup de choses, si tu te crois arrive quelque part c'est le meilleur moyen de ne plus bouger et l'immobilisme c'est la mort. Et puis je suis persuadée qu'on peut toujours etre meilleure, plus compréhensive parce que l'expérience nous l'apprend, plus à l'écoute parce que c'est la clé de tout d'écouter les autres, plus ouverte à des choses qui ne sont pas dans mon prisme... Je le fais autant pour moi que pour les autres si ce n'est plus. Je ne veux pas de négativité dans ma vie, pas de gens avec lesquels je pourrais être méchante, ça demande de faire des choix parfois difficiles mais si je me donne autant de peine pour etre meilleure avec les autres, j'ai le droit d'en demander autant. C'est tres naïf mais je suis persuadée que si on faisait plus attention à ne pas blesser autrui le monde serait meilleur.

Marie a dit…


petitprunier: Oui je vais bien et espère que toi aussi :-)

Julia Montauk: Merci Julie <3

Anonyme: Ok :-D Merci

Lobe: Merci pour tes retours qui sont vachement intéressants. C'est assez dur de constater que finalement nous n'avons pas l'apanage du bien et que nous sommes plus ambigu

Elea: Je suis complètement d'accord avec toi, sur tout ce que tu dis.

Sophie MC a dit…

Coucou Marie,
Oui, en effet, je pense que la base, dans nos rapports avec les autres, c'est d'être bien conscient, que nous avons tous en nous le monstre qui sommeille et qu'après, tout est affaire de circonstances, de background etc...
En gros, "la banalité du mal" dont parle Arendt.
J'ai longtemps était terrifiée par ces forces obscures que je sentais en moi et qui me poussaient à accomplir des actions que je ne revendiquais pas en être conscient.
C'est peut être pour cela que j'ai été pendant un temps très "control freak" : je ne supportais pas mes accès de jalousie ou certaines mauvaises pensées, elles ne correspondaient pas à l'image que je voulais avoir de moi ou donner aux autres.
Aujourd'hui, avec l'âge certainement, je suis plus détendue, j'accepte mes petits travers et essaie juste au quotidien d'être la bonne personne que je souhaiterais devenir peut être un jour qui sait (ou non, d'ailleurs, cet idéal, j'en ai peur, pourrait m'ennuyer ou ennuyer les autres).
Bisous ma belle !
Sophie

Anonyme a dit…

Amen.

Lucie a dit…

Ce jugement en tant que "bonne/mauvaise" personne est forcément subjectif, c'est comme être belle ou moche. Il ne devrait donc pas avoir de valeur, ou en tout cas être pris comme une info pas comme un déclencheur de remise en question. Il me semble qu'il faut être nous-même en accord avec nos actes, nos paroles et nos pensées. C'est le principal et c'est quasiment suffisant puisqu'on ne pourra jamais avoir l'approbation de tout le monde. Et en plus c'est déjà assez de boulot comme ça d'assumer tout ce qu'on est et tout ce qu'on fait ;)
Btw ça fait du bien de te lire.
Bisous et bienveillance, comme d'hab'

Sof a dit…

Hello Marie,

C'est interessant tout ca, mais j'aime pas trop la notion de bien et de mal.
Pour moi, le bien et le mal ne veulent rien dire (en tant que notions absolues de ce qui est louable et reprehensible moralement parlant).
Ce sont des notions relatives a des normes societales (qui bougent en permanence, selon les epoques et les societes et surtout, les gens avec qui tu traines).
Je m'explique : si j'appartient a un groupe (i.e. je suis socialisee dans un groupe), ce groupe a des normes. Je peux etre socialisee dans plusieurs groupes : le groupe de mes potes, le groupe des mes parents, et peut-etre, le groupe des punks chiens du coin (ou au choix, la chorale de l'eglise).
Quand je dis que je suis "une bonne personne", pour moi, ca veut dire que je me conforme autant que je peux aux normes dominantes du groupe auquel je m'identifie le plus (la on est dans une perspective statique), mais aussi que j'ai des aspirations dans ce groupe (i.e. j'ai une "carriere" dans ce groupe, au debut, je trainais juste avec eux, mais maintenant, j'essaie de devenir le modele dans ce groupe, voire qu'on me prenne en exemple). Par exemple, a la chorale de l'eglise, je vais etre celle qui va organiser le planning de gateaux, parce que c'est une des activites centrale du groupe. Ou bien, je vais "etre gentille" avec les autres, comprendre encourager leur integration dans le groupe en discutant avec elles quand elle ont besoin d'une epaule : j'encourage la dynamique du groupe en me conformant aux normes dominantes, mais je les change du meme coup, je les influence dans le sens de mes interets. Donc, ceux qui ne sont pas aussi integrateurs que moi (qui devient le comportant de reference), ne seront pas aussi "gentils" que moi.

Un autre exemple (feministe, sors de ce corps ;) : "gentil et pas gentil" sont aussi du vocabulaire utilise par tes parents pour t'indiquer les limites de ce que tu peux faire ou pas pour te conformer aux normes de la societe dans lequel ils evoluent et pense que tu va evoluer aussi (genre : tu mets la table, t'es une fille, t'es "gentille").

Donc, si ta pote te dis qu'elle est "gentille", c'est qu'elle se confrome a certaines normes de conduite qu'elle pense correctes "dans le fond" (i.e. en cours dans son referentiel de socialisation) (mais pour moi, tu l'as compris, c'est completement depourvu de moral cette histoire - de facon un peu extreme, tu peux etre un mec "sympa" parce que tu raportes de la coke a tes potes quand tu les vois, alors que d'autres personnes vont trouver ca profondement reprehensible et irresponsable - question de normes de groupes).

Bref, si tu as du temps a perdre, je te conseille Outsiders, d'Howard Becker, si tu ne connais pas, et plus recemment, Zonards, de Tristana Pimor, sur les travellers/punks a chien en France, parce que c'est un peu plus fun et peut etre plus lisible.

Bisous

Clara a dit…

Hello !
tout à fait d'accord avec tout ! super post !!
un autre truc qu'on peut se dire aussi dans la même lancée, c'est qu'il n'y a pas (ou, disons, peu) de personnes "toxiques" (terme utilisé à tout bout de champ en ce moment), il n'y a que des relations, des dynamiques toxiques. On peut être le toxique d'une personne sans ÊTRE toxique, ou lui faire du mal sans ÊTRE mauvais, mais parce que la dynamique entre les deux n'est pas productive et saine. Ça marche aussi dans le sens positif, comme tu le dis : avec certaines personnes ou certains groupes le meilleur de nous ressort, et pas avec d'autres. Il n'y a pas de coupable, c'est juste que le courant passe mal, on ne se fait pas du bien. C'est mystérieux, ça tient à tout plein de choses. En grandissant on apprend à lâcher ces relations plus vite, sans pour autant condamner les personnes elles-mêmes.
Une amie très sage m'a dit un jour qu'il fallait arrêter de s'essentialiser, en bien ou en mal, ça revient au même. Ça revient à se figer, donc à manquer le vrai enjeu....
la bise !